Short Nouvelle #30 – Sous l’eau des rêves

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Pendant un court instant, il crut qu’il allait y arriver et que sa vie cesserait d’être une longue bataille sans vainqueur. Une onde de chaleur le parcourut et sa poitrine se libéra d’un poids qu’il pensait naturel. Il inspira en fermant les yeux et eut l’impression d’être un quasi noyé qui regagne la surface. Enfin, il respirait. Il fit durer son expiration le plus longtemps possible puis rouvrit les yeux. L’illusion du répit disparut. Le poids revint et il remit la tête sous l’eau de ses rêves inatteignables.

Mais cette victoire éphémère ouvrit une brèche dans la défense qu’il s’était créée contre le bonheur éventuel. Il ne pouvait plus nier l’espoir. Il en fit d’abord quelque chose de tragique : comment allait-il pouvoir continuer à créer ? La peur de réaliser ses fantasmes l’avait hanté toute sa vie. Le désir était le moteur insatiable de sa création et il était guidé par le fait qu’on ne peut désirer ce qu’on a. Alors, autant ne jamais rien avoir et ne jamais rien espérer. Autant mourir aujourd’hui plutôt que de trop vivre demain.

Petit à petit, le tragique céda la place au drame bourgeois. Il prit conscience que s’il se mettait à respirer pleinement, cela signifiait la fin de son œuvre. Or, s’il voulait la poursuivre, il ne pouvait ignorer le surplus d’oxygène qu’il venait de découvrir. Comment transformer cette contradiction en force créatrice ? Sa première réponse fut de ne rien faire, comme à son habitude. Son rôle était d’être un témoin, pas un acteur. Puis il entrevit la possibilité d’une autre réponse…

Il se construit alors une alternative sous-marine. Il passa de l’état de poisson à celui de cétacé et s’autorisa de courtes remontées à la surface pour remplir ses poumons. Elles furent d’abord très rares, pour ne pas altérer le principe de sa force créatrice, puis de plus en plus fréquentes, car il réalisa que cela ne changeait rien à son désir. Ce fut un nouveau bouleversement et il était à deux doigts de devenir grenouille. Mais avant de se mettre à croasser librement, il devait apprendre à ne plus avoir peur du Monde.

Il était terrorisé et le courage n’avait jamais été son fort. Ainsi, lors de sa première journée hors de l’eau, il ne sautilla qu’une seule fois de peur qu’on le juge trop sévèrement. Cela mit du temps, mais il prit confiance quand le peu de gens qui s’intéressaient à ses soubresauts ridicules l’encouragea. Le batracien devint très vite humain. De ses premiers pas maladroits jusqu’à sa première course, il ne cessa de s’émerveiller de ses capacités.

Le drame bourgeois céda alors la place à la comédie. Il gambadait maintenant dans le pré fleuri de ses rêves infiniment renouvelés. Il se cassait souvent la figure et se relevait le sourire aux lèvres, des bouts de fleurs plein la tête. La niaiserie de la situation ne l’empêchait pas de continuer d’écrire les histoires les plus sombres ou de peindre les tableaux les plus noirs, bien au contraire. Il pouvait désormais témoigner de ce qu’il avait été : l’acteur tragique d’une vie sans avenir.

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