(not so) Short Nouvelle #14 – La Grâce de l’écorché

Tout ce qui me passe au travers n’est qu’une succession de douleur. Rien à espérer de l’enfer ou du paradis. Il faut que j’avance au grès des pansements et du mauvais mercurochrome. Comme un enfant qui ne cesserait jamais de s’érafler le genou. Aucun adulte ne pourra m’aider à me relever.

Joseph se lève péniblement et essaie d’analyser la situation. Il ne voit que des gravats, du sang séché et des traces de larmes. Il vient d’utiliser toute son énergie et sa force pour éviter que la vie qui l’entourait soit détruite. Il ne semble pas avoir réussi. Pas de regrets, mais une lassitude, comme s’il prenait conscience de l’inutilité de ses actes. Il maintient une de ses côtes brisées avec la main et sort de l’ombre en claudiquant.

Le ciel flamboyant l’éblouit à travers le toit éclaté. Les yeux froissés, il essaie d’observer la pureté du ciel en cachant le soleil de sa main. Rien. Uniquement du bleu trop blanc. Il baisse la tête et scrute la ruine. Où sont les preuves du carnage ? Où sont les armes ? Où sont les corps ? Les déchets du massacre ont disparu. Là est peut-être la vraie déception. Ils ont tout enlevé et l’ont abandonné. Ils lui ont retiré la seule gratification qu’il pouvait retirer de cette folie : sa réalité.

Rien d’autre que moi. Ma haine est à un tel degré d’amour que je ne peux plus me consumer. J’ai épuisé toutes les alternatives, il ne me reste plus qu’à vivre en attendant la mort. Je suis un immortel défaillant. Je n’ai plus que la solitude de mes mots, toutes mes pulsions s’en sont allées.

Joseph a atteint l’extérieur de ce qui fut une maison. Un pré sauvage et infini l’entoure. Le vent fait danser les herbes folles. Il s’arrête un instant pour souffler, tant la douleur est intense. Du sang coule sur ses pieds, il ne veut pas savoir de quelle partie de son corps il provient. L’air est doux. Sa vie pourrait s’arrêter là, mais il faut qu’il avance. L’orée du bois se dessine au loin.

Sa progression lente et chaotique à travers l’immensité mouvante se fait au grès des éclats de sa mémoire. Claire et son allant indéfectible, sa joie combative. Marc et sa volonté de résoudre le monde sans violence. Myriam et sa lucidité sur les enjeux de chaque situation. Abdel et sa capacité de faire régner l’ordre en ignorant le pouvoir. Et Juliette… Juliette sans qui il n’aurait jamais pu se contenir, Juliette sans qui il n’aurait jamais pu se construire, Juliette sans qui il n’aurait jamais pu aimer.

Toute ma peau s’envole. J’avance comme un irradié. Un brûlé vif qui espère atteindre la grâce de l’écorché. Le fantôme de mon amour morte s’est tu. Alors, avançons, de peur que l’audible nous rattrape. Avançons vers un lendemain aphone. Avançons vers l’abandon. Respirer encore une fois cette vie avant qu’elle ne périsse.

La respiration de Joseph est un brasier. Ses poumons semblent se réduire en cendres à chacun de ses pas. Il est à mi-parcours, entre le passé récent et le futur proche. Derrière lui, un sillon matérialise la distance qu’il a parcourue dans le pré ; une ligne séparant la droite et la gauche d’un monde sans limites.

Juliette s’était donné beaucoup de mal pour apprivoiser Joseph, mais elle voyait en lui des qualités qu’il ignorait. Malheureusement, la violence de la bête était difficilement contrôlable et Juliette dut essuyer plusieurs échecs avant de pouvoir l’approcher. Puis à la méfiance succéda la curiosité, ce qui entraîna le reste. Joseph commença alors à comprendre pourquoi il était devenu socialement déficient, pourquoi la peur de l’autre l’avait amené au rejet de l’autre, pourquoi sa sauvagerie n’était qu’une conséquence de la barbarie. Juliette réussit alors à lui faire accepter l’idée qu’on ne pouvait lutter seul et sans conscience contre l’infamie et il fut prêt à intégrer la résistance.

Je voudrais retrouver ce qui permettait à mon cœur de battre. L’essence de ma rage mortifère et les raisons de la combattre. Comment puis-je me mouvoir sans cet oxygène ? Je ne suis que le pantin de mon propre corps. Une enveloppe sans contenu. Un phalène suicidaire attiré par une lueur dérisoire.

Une lisière continue de conifères et de feuillus fait face à Joseph. Il cède sous le poids de l’épuisement et tombe à genoux. Juste une pause avant de poursuivre le chemin qu’il se doit de créer. Il observe ses majestés les arbres en les remerciant secrètement d’exister. Une esquisse de sourire semble même se dessiner sur son visage. Ses épaules se baissent et se lèvent en suivant le rythme déconstruit de sa respiration. Il ferme les yeux et baisse doucement la tête pour en soulager le poids.

Ils savaient tous qu’un jour ils les trouveraient. Qu’un jour ils viendraient les chercher dans cette maison perdue qui leur servait d’Éden païen. Que leurs actions contre l’oppression serviraient d’exemples pour un avenir dont ils ne feraient pas partie. Qu’il n’y avait pas de héros, seulement des martyrs. Ils étaient prêts, mais ils sous-estimèrent la rapidité de la réaction. Ils n’eurent que le temps de détruire quelques symboles. À peine de quoi défrayer une chronique de la peur imposée, mais suffisamment pour que le peu de partisans soit éradiqué. Ils ne mirent pas longtemps à remonter le réseau.

Debout ! Laissez-moi me reposer. Fatigué. Tellement. Debout ! Je suis en paix. Laissez-moi. Assez fait. Debout ! Je voudrais renoncer. Une fois. La dernière. Debout ! D’accord. Je vais essayer. Pas le choix. Même pas celui de mourir. Je suis le dernier des sacrifiés.

Joseph se redresse et tente de se remettre debout. L’effort le fait hurler, mais il y arrive. Sans prendre le temps de reprendre un semblant de respiration, la main soutenant toujours ses côtes, il entreprend de placer un pied devant l’autre. Il pénètre enfin dans la forêt, pas-à-pas, et laisse en souvenir aux herbes du pré une petite flaque de sang séchée.

*

Le premier à tomber fut une des jeunes recrues, il devait avoir 16 ans et ne portait pas d’arme. C’est lui qui nous a prévenus de l’arrivée de la milice. Il est mort au pied de la porte d’une balle dans le dos. Il s’appelait Karim.

Nous nous sommes rassemblés en catastrophe et avons distribué les armes. Bien que nous ayons appris à les utiliser, nous ne nous en étions jamais servies pour tuer. Chacun se répartit aux postes qui lui avaient été attribués et se prépara à l’assaut. Marc se précipita dehors, sans arme, pour tenter de rallier les soldats à notre cause et fut accueilli, incrédule, par une douzaine de coups de feu. La chute de son corps criblé déclencha la fin de notre monde. La suite ne fut que massacre et hurlements.

Mes camarades furent tous tués. Armés ou désarmés. Debout ou couchés. Obligés de faire face ou tentant de s’enfuir. Claire, Myriam, Abdel, Marc, Karim…

Juliette mourut devant moi soufflée par une déflagration, éparpillée dans les airs en particules de chair, la chair de l’unique personne que j’ai aimée, la chair de la seule personne qui a réussi à m’aimer.

Quand les munitions furent épuisées et que les bombardements cessèrent. Un silence crépusculaire s’installa, comme un hommage à notre agonie. Puis le bruit des bottes sur les débris de nos rêves se fit entendre. Je les ai observés entrer lentement, silhouettes noires et armes en avant. Je les ai observés achever les blessés. Je les ai observés venir vers moi et m’entourer. L’un d’entre eux en appela un autre. Il portait une casquette militaire et n’avait pas d’arme. Il s’accroupit devant moi et me regarda dans les yeux. Il avait le visage paternel de la domination sereine. Calmement et avec beaucoup de douceur, il m’adressa un seul mot : non.

*

Joseph ne ressent plus aucune douleur. Il est couché sur le ventre au bord d’une petite route de campagne. La forêt semble l’avoir recraché comme un aliment impropre. D’ultimes filets de vie s’échappent encore de sa bouche. Il regarde béatement le bitume comme s’il était un trophée. Quelques voitures lui passent devant sans s’arrêter, volontairement ou involontairement.

Ils ont voulu que je meure seul pour être le témoin de mon désespoir.

Un freinage brusque.

Ils m’ont créée pour me détruire, mais elle m’a aidé à me défendre.

Des bruits de pas précipités.

Ils voulaient que ce soit un combat que le reste de l’humanité ne connaisse jamais.

Une voix et des mains qui le saisissent.

Ils ont échoué.

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