Short Nouvelle #18 – Dire qu’il est mort

Une larme s’étend sur la surface plane de ses joues. Aucune aspérité pour dévier cette manifestation triste. Rien pour l’empêcher d’atteindre cette commissure penchée. Le sel de cette larme est un léger réconfort. Le goût de la tragédie. Pourtant, malgré les circonstances, rien n’appelle vraiment l’âme à se morfondre. Après tout, Joseph n’est maintenant plus qu’un mort parmi d’autres. Et ce n’est pas tout ce décorum mortuaire qui va y changer grand-chose.

Car tout est fait pour rassurer les vivants. Pour bien faire croire que la mythologie du Joseph devenu cadavre va se perpétuer. Et ce n’est même pas une cérémonie religieuse… La larme a terminé son parcours et sa traîne humide va sécher si elle n’est pas remplacée. Elle laissera une légère trace blanche sur la peau. Comme une signature en forme de sillon. Une preuve tangible que la douleur s’est bien manifestée. Le dernier témoignage d’un amour perdu.

Tout le monde défile devant le trou pour y lancer une poignée de terre. Personne ne sait vraiment pourquoi, à part les très vieux ou les malchanceux. Ce qui fait que tout le monde imite tout le monde dans un geste unique de dévotion maladroite. Mais une autre larme se forme. La contemplation de ce vide terreux au sein duquel repose une boîte en bois toute simple en est sûrement la cause. Une fois de plus, cette larme n’a aucune réelle raison d’être. La simplicité de la mise en scène émeut le spectateur. C’est tout.

Chaque protagoniste de cette mascarade morbide s’en va à petits pas reniflant. Il s’y trouve pourtant de vrais bouts d’âmes déchirées, de vrais morceaux de cœurs fanés, de vraies tranches de vie retournée. Mais personne ne cherche vraiment à donner un sens à tout ça. Ce ne sont pourtant que des fluides à épancher. Tout le monde est complice de cette commisération partagée. Tous uni dans le tourment de l’oubli forcé. Ils veulent se vider de leur peur. Que va signifier la vie sans Joseph ?

Mais ce n’est pas son absence qui fait glisser cette troisième larme. Ni même son rire qui ne circulera plus. Ni même son épaule sur laquelle on ne se reposera plus. Ni même ses yeux en forme d’espoir jamais déçu. Non. Cette troisième larme est la plus sincère de toutes, elle est celle du souvenir joyeux. Celle qui s’accompagne d’un gloussement d’enfant. Celle qui se rappelle du vivant plutôt que de célébrer le mort. Celle qui nous permet de vraiment oublier le futur pour mieux vivre le passé.

Voilà. Joseph a disparu. Il n’y en a plus. Il ne sera maintenant plus qu’une pause mélancolique un soir de solitude. Un éclair d’image brouillée lors d’un souvenir commun partagé. Un éclat de rire sonore surgissant d’une réminiscence soudaine au détour d’une phrase lue ou d’une image vue. Il deviendra lentement une étoffe qui s’effiloche sous un vent léger où chaque fil perdu rejoindra le cortège cotonneux de tous les Joseph passés et à venir. Et à ce moment seulement, les larmes auront disparu.

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