Les Aventuriers du Quotidien #3 : Vanessa (part.2)

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Vanessa est ingénieure physique-chimie, entrepreneure et créatrice d’une des premières boutiques indépendantes de cigarettes électroniques à Paris. Voici son histoire…

Le texte est intégralement celui qui est sorti de la bouche de Vanessa. Je n’ai fait que l’arranger pour que son oralité soit lisible. Tous les passages entre parenthèses et en italique sont des précisions de ma part. La première partie est ici : Les Aventuriers du Quotidien #3 : Vanessa (part.1).

Ginette

J’ai eu mon bac avec 17,5 de moyenne donc j’ai suivi la voie royale. J’ai fait une prépa (Maths Sup/Maths Spé) à Sainte-Geneviève… Ça, c’est quelque chose, « Ginette » ! Ginette c’est une prépa privée à Versailles qui est la meilleure pour les scientifiques avec Louis-Le-Grand — qui est publique — à Paris. J’étais en pension pendant deux ans comme 95 % des mille élèves de l’établissement. C’est les deux années de ta vie où tu ne fais que travailler. Ça commence le matin à sept heures et ça se termine le soir à minuit ; et tu t’arrêtes le dimanche midi et le dimanche après-midi. C’est deux ans à bosser pour préparer les concours. Mise à part à Ginette, dans toutes les prépas de France — et ce que je dis, à l’époque c’est vraiment avéré et les gens en parlent vraiment de cette façon-là, c’est très clair — il y a forcément une rivalité terrible : il faut que tu fasses mieux que le voisin pour avoir le concours. Si le voisin fait moins bien, forcément, tu feras mieux, donc il y a souvent une ambiance dans les prépas qui est terrible. Une ambiance à essayer d’au mieux ne pas aider, au pire faire du mal aux autres. Il y a des histoires absolument incroyables qui circulent sur quelqu’un qu’on rend malade, qu’on stresse pour qu’il ne puisse pas aller passer son concours, comme ça, ça nous fait une place de plus…

Et Ginette, c’est la seule prépa où les jèses — et je ne les aime pas trop les jèses (les Jésuites) — ont réussi à instaurer une ambiance fraternelle. C’est la seule prépa où on est là pour t’aider. Par exemple : les concours, c’est d’abord les écrits pendant trois semaines pour entrer dans les écoles d’ingénieur – Centrale, X, Mines et les ENSI. Et après les écrits, tu as un délai et tu vois si tu es admissible ou pas. Si tu es admissible, tu vas passer les oraux. Et autant aux écrits on ne peut pas s’entraider, évidemment, autant c’est différent après les oraux. Dans toutes les prépas de France, chacun rentre de ses oraux avec sa colle (l’exercice passé à l’oral) bien planquée – il ne le dit a personne, il ne la partage avec personne – pour surtout pas que si quelqu’un passe avec le même examinateur il puisse être aidé.

Et à Ginette, chaque section avait son « entre » – l’endroit où il y avait une télé, un magnétoscope et où les gens se retrouvait — où il y avait un cahier qui proposait à chacun de venir y écrire les exercices qu’ils venaient d’avoir à son oral. Et je jure que 90 % des gens le faisaient de façon à ce que ceux qui n’étaient pas encore passés puissent venir lire les sujets et s’entraîner — et même, avec un énorme coup de bol, on pouvait tomber sur la même (colle). Et ça c’est ce qui illustre le plus Ginette — j’en ai des tonnes comme ça des anecdotes. Voilà, il y avait le côté Jésuite très inquisiteur de ta vie privée que je déteste — très difficile à vivre —, mais la contrepartie positive c’était cette fraternité qu’ils arrivent à mettre en place pendant deux ans.

(Je lui demande en quoi les jésuites étaient inquisiteurs.)

J’avais un petit copain à partir du milieu de Sup’ et un jour, le préfet ou le directeur des études où je ne sais pas quoi est venu me voir et m’a convoqué dans son bureau. C’était pour me dire que ça serait bien que je n’embrasse pas mon petit copain devant les autres parce que ça pouvait donner envie aux autres… qui n’avaient pas de petit copain et que du coup ça pouvait les rendre malheureux. Ça veut dire qu’il m’avait fait surveiller, qu’il avait vu et qu’il savait tout sur tout.

Une autre contrepartie positive d’être tout le temps surveillé et de tout savoir sur tout est un truc qui m’est arrivé pendant cette période-là : j’avais un kyste dans le cou. Je ne m’en préoccupais pas — de toute façon quand tu es en prépa, ta santé, tout ça, ça compte plus ; il n’y a qu’un seul truc qui compte, c’est réussir tes concours… Mais mes parents s’en préoccupaient, donc, quand on était en vacances, ils me faisaient faire des examens, des trucs comme ça. Et un jour ils m’appellent et ils me disent : « Il va falloir que tu rates une journée d’école parce qu’il faut qu’on aille te faire des examens complémentaires ». Ça me soûle beaucoup beaucoup parce que rater une journée, c’est catastrophique. Mais bon, c’est la santé, je suis obligée d’y aller.

Je rentre à la maison et mes parents sont super bizarres. D’habitude, à chaque fois que je rentre, c’est le retour de l’enfant prodige — ils ne te voient qu’une fois par semaine pendant trois heures… Et je parle, je parle, je parle comme d’habitude et, là, je n’ai aucun répondant en face. Ma sœur fait la gueule. Mes parents font la gueule. Je ne comprends pas. Aucun répondant. Le lendemain matin à sept heures, avec papa, on prend la voiture pour aller je ne sais où en banlieue — Argenteuil, je crois. Et pareil, pendant une heure, je parle, je parle, je raconte tout ce qu’il m’arrive et rien. Papa : masque. Je ne m’en rends pas trop compte sur le moment. On arrive devant le docteur qui était censé me faire l’examen complémentaire pour savoir ce que j’avais. Et en fait, il me fait une petite piqûre de sang dans le doigt. Il part. Il revient. Ça dure longtemps. Il se rassoit en face de nous et il dit à mon père : « elle n’a rien, votre fille ». Et là je vois papa qui devient blanc. Il dit :

– « Qu’est-ce que vous me racontez ?

– Je vous dis qu’elle n’a rien votre fille, c’est une erreur.

– Mais non, ce n’est pas possible, qu’est-ce que vous me racontez ? »

Et là il m’attrape et on part en courant à la cabine téléphonique, il n’y avait pas de téléphone portable à l’époque. Il appelle ma mère — il est toujours aussi blanc — et il lui dit : « Elle n’a rien ! ». Elle hurle et lui dit : « Mais qu’est-ce que tu me racontes ! Qu’est-ce que tu me racontes ? Passe-là moi ! ». Je la récupère : « Maman, je ne comprends rien. Qu’est-ce qu’il y a, là ! Qu’est-ce qu’il y a ? ». Et en fait, c’est là que j’apprends que depuis dix jours on avait dit à mes parents que j’avais une leucémie et que j’avais deux chances sur trois, je crois, de m’en sortir.

Et pour revenir à Ginette : Ginette était prévenue. Mes parents avaient appelé et ma chambre à l’infirmerie était prête. Ils avaient prévu de me transférer. Au lieu d’habiter dans ma petite chambre de huit mètres carrés, j’avais une grande chambre qui m’attendait à l’infirmerie. Parce que quand on a une leucémie, il faut continuer la prépa et comme ça j’aurais été dans un vrai confort. Et ça dans une autre prépa ça ne se serait pas passé.

Je n’avais rien. J’avais 19 ans. Ma mère elle a perdu le sommeil, elle prend des médicaments pour dormir depuis. Ma sœur, elle a raté son bac français… Moi, si on me dit que demain mon fils a une leucémie, je peux garantir que, même si je n’en ai pas beaucoup de sommeil, je le perds à vie.

(Je lui demande pourquoi préférer aller dans le privé [Sainte-Geneviève] plutôt que dans le public [Louis-Le-Grand], puisqu’elle était admissible aux deux)

On est allé avec mes parents voir où dormir. J’avais 18 ans et toujours habité chez mes parents et prendre un appartement je ne me sentais pas. Puis surtout prendre un appartement ça veut dire se faire à manger, c’est très difficile. Et du coup on est allé voir (à Paris) des chambres chez les bonnes-sœurs. Je ne viens pas du tout d’une famille religieuse, mais c’était un foyer (pour étudiant). C’était terrible. Quand j’ai vu ça, j’ai dit : « Je préfère aller en pension ». Mais je ne savais pas à l’époque que Ginette serait ce que j’y ai trouvé. Cette fraternité, tout ça, je ne savais pas. Mes parents n’ont fait d’études ni l’un ni l’autre. Je suis l’aînée. On n’y connaissait rien. Moi, je n’ai même pas réfléchi. Quand tu as ton bac avec 17,5 de moyenne, de toute façon tu vas faire une prépa, tu ne te poses même pas de questions, tu suis la voie. Moi je suivais et je n’avais personne autour de moi qui connaissait non plus. Mes potes ce n’étaient pas les premiers de la classe et les premiers de la classe, je ne leur parlais pas. À l’époque, je ne savais rien. Donc, ce qui a décidé que ce soit Ginette et pas Louis-Le-Grand, c’est le fait que ce soit une pension et pas un foyer de bonnes sœurs. Et j’avais entièrement conscience que ça allait coûter beaucoup plus cher à mes parents, mais ils avaient été très clairs : « On a les moyens, on payera ».

D’ailleurs, dans les choses jolies à Ginette, c’est que mes parents payaient dix fois plus que certain. Ginette, c’est le privé, certes, mais il y a un tarif d’un à dix en fonction des revenus. À l’époque (en 90), c’était 60 000 francs l’année pour mes parents et pour ceux qui n’avaient pas les moyens, je crois que c’était 6000 francs par an. (Pour l’année scolaire 2017-2018, le prix de la pension à l’école Sainte-Geneviève comprenant scolarité, hébergement et restauration s’étage de 1887 € à 6182 € par trimestre en fonction du quotient familial.) Il y avait toutes les classes sociales à Ginette. Du fils d’ouvrier au fils d’entrepreneur, au fils de diplomate. Après, c’est évident que c’était dans la proportion des résultats au bac. Tu as moins de fils d’ouvriers qui ont la mention très bien au bac. Donc ce n’était pas lié à un milieu social ou à l’endroit où c’était, c’était lié au fait que Ginette ne prend que sur les résultats. C’était vraiment l’élite scolaire de la France au niveau du bac, tous milieux confondus. En fait, ce n’est pas la moyenne au bac, parce que tu sais que tu es pris six mois avant. C’est sur tes résultats scolaires depuis la sixième.

 

La suite mercredi prochain.

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2 réflexions sur “Les Aventuriers du Quotidien #3 : Vanessa (part.2)

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