Short Nouvelle #44 – Un bout du monde

 

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Fatih a choisi le meilleur endroit de la colline. Il s’est assis en tailleur sous un arbre séculaire, sûrement un olivier. Le ciel étoilé se donne à lui comme une obole. Une piécette pour soulager son âme d’infidèle parmi les croyants. Une portion d’infini dans lequel il peut se perdre un instant. Un bref aperçu de ce qu’est la vie sans lui. Sans les autres. Sans nous. Le dérisoire à portée de main. La vacuité simple et efficace de notre inutilité face à l’immense. Fatih apprécie le cadeau.

C’est le premier vrai moment de repos depuis qu’il est parti. Qu’il a fui ? Il ouvre son sac à dos antédiluvien et en sort une pomme qu’il a cueillie sur le chemin. Elle n’est pas bien belle, d’un vert jaunâtre et toute bosselée. Mais elle n’est pas piquée et il ne devrait pas y avoir de mauvaises surprises. Il croque. Elle est amère et peu sucrée. Il n’a jamais autant apprécié mordre dans un fruit. Il mâche lentement et prend le temps de réaliser ce qu’une nourriture aussi simple peut apporter à un corps vivant.

L’obscurité nocturne n’est plus une gêne. La Lune, cette grosse ampoule, éclaire tranquillement les alentours. L’air en est devenu plus aimable. Doux et protecteur. Comme un voile gentiment posé sur des épaules nues. Il n’y a que la rumeur des autres êtres qui continuent d’affoler la terre chaude. Insectes, rongeurs, oiseaux… Ce monde dont on se moque habituellement et qui, pourtant, ne se tait jamais. Un relais permanent de stridulations, de feuilles qui bruissent et de petites branches qui s’agitent.

Les yeux de Fatih luttent pour ne pas se fermer tout de suite. Il veut encore profiter de cet instant immuable. De ce moment tellement rassurant. De cette vie hors de lui, hors de ce qui l’attend, hors de la destinée que lui ont prédite tous ses semblables. Il aimerait que cette nature si souvent oubliée soit son linceul provisoire. Provisoire, car il n’est pas question de mourir pour l’instant, il a bien trop de choses à faire. Comme se permettre enfin de rêver, par exemple.

Avant de se laisser aller à l’oubli réparateur du sommeil, Fatih dit au revoir aux étoiles. Il sait bien qu’il les retrouvera demain, mais seront-elles aussi belles que cette nuit ? Au sommet de cette colline, sous cet olivier, sur cette terre si sereinement chaude… Les paupières tombent. Le sourire aux lèvres, il s’abandonne béatement. D’un dernier geste, il chasse de son visage une mouche venue lui dire bonne nuit. Le Ciel et la Terre n’existent plus. Un frisson d’allégresse. Dormir.

La chaleur le réveille plus que la lumière. D’une coque sombre et protectrice, il est passé à une folie blonde et sans limites. Même l’ombre de l’olivier ne parvient pas à atténuer la fournaise. Fatih se redresse et observe cette nature brûlée par l’été qui s’étend devant lui. Il s’empare de sa gourde et boit lentement un peu d’eau. L’effort à venir l’effraie un peu, mais il sait qu’avant d’atteindre son but, il rencontrera une autre colline, un autre arbre et d’autres étoiles. Il sourit et reprend sa route. Un rêve l’attend.

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