Short Nouvelle #45 – Rédemption avec croissants

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Aucune autre mesure ne pouvait être prise sans conséquence. Il le savait. Il n’avait donc que deux choix : soit avaler cette pilule et mourir soit scier les barreaux de sa cage et s’envoler. Les deux étaient tentants. Un oubli permanent ou l’angoisse de se brûler les ailes. Il goba la moitié de la pilule et, presque mort, tenta de s’échapper à travers les barreaux mal découpés. Il plana un instant dans les airs avant de s’échouer sans fracas sur le sol. Il était assez fier de lui.

Il décolla sa joue endolorie du trottoir et s’épousseta nonchalamment, au mépris des passants intrigués. Il boita jusqu’à une boulangerie pour s’acheter un croissant avec la pièce qu’il avait gardée pendant toutes ces années. Elle fut à peine suffisante tant les prix avaient augmenté. Il ne lui restait donc plus rien que ce croissant qu’il engloutit en deux bouchées. Il n’était pas très bon. Tant pis. De toute façon, là où il allait il en trouverait d’autres, gratuits et meilleurs.

Il tambourina à la porte de l’appartement du septième étage pendant une demi-heure. Le plat de son poing saignait et dessinait un beau disque écarlate en dessous du judas. Ce n’est que lorsque les premières gouttes de sang atteignirent le paillasson qu’on daigna enfin lui ouvrir. L’accueil ne fut pas très chaleureux.

– C’est pour quoi !

– Une rédemption.

– Pfff… Allez-y, entrez.

Il ôta ses chaussures et les déposa près du tas haut de six mètres qui obstruait quasiment l’intérieur du vestibule sans plafond.

Il alla dans la salle à manger et rejoignit la file d’attente énorme qui permettait d’accéder au buffet. Il se pencha sur le côté et aperçut au loin, parmi la masse infinie de victuailles étalée sur la longue table, un amoncellement de croissants luisants de mauvais cholestérol. Il ne put s’empêcher de faire une petite danse de joie. Il n’en fallut pas plus pour que toute la file se mette à bouger son corps au son d’une musique endiablée qu’elle seule entendait. Malheureusement, cela ne la fit pas avancer plus vite…

Au bout de trois jours, il arriva aux assiettes et au couvert. Une semaine passa et il put enfin se servir des entrées. Il atteignit les croissants quinze jours plus tard et ne fut pas déçu. Ce n’était pas la première fois qu’il essayait de refaire sa vie et il savait que ces croissants étaient les meilleurs qu’il n’ait jamais goûtés. Il en mangea pendant quatre jours. Après un mois de ripaille, il alla digérer dans le boudoir. Trois fontaines y déversaient leur contenu perpétuel : café, thé et jus de fruits.

Avec d’autres personnes et un ristretto à la main, il discutait du fait que l’accueil laissait de plus en plus à désirer. Et comme pour justifier cette réflexion, ils furent tous abruptement jetés dehors, un par un, et dans des directions différentes. Certains atterrirent en Espagne, d’autres aux États-Unis. Lui, il retrouva sa bonne ville de Villeurbanne. Il était en pleine forme. Il avait à nouveau ses chaussures et tripotait dans sa poche les clefs de son petit appartement. Pôle Emploi l’attendait.

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