Les Aventuriers du Quotidien #1 : Gérard (part.3)

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Gérard-Gilles est kiosquier depuis plus de trente ans. Voici son histoire…

Le texte est intégralement celui qui est sorti de la bouche de Gérard. Je n’ai fait que l’arranger pour que son oralité soit lisible. Tous les passages entre parenthèses et en italique sont des précisions de ma part. Les parties précédentes sont ici : Les Aventuriers du Quotidien #1 : Gérard (part.1) et Les Aventuriers du Quotidien #1 : Gérard (part.2).

L’évolution du métier

J’ai connu la presse où c’était un vrai média et aujourd’hui, la presse, ce n’est plus rien. La presse quotidienne, c’est nullissime. Aujourd’hui, ce qu’ils veulent qu’on fasse (son propriétaire MediaKiosk, les NMPP qui veulent que la presse se vende dans les supermarchés parisiens, et les quelques kiosques qui y ont un intérêt parce que situés dans des endroits très touristiques) c’est vendre des tours Eiffel, des T-shirts et des parapluies. Maintenant, les nouveaux kiosques, on ne pourra plus rien mettre devant, on sera obligé de mettre une vitrine Coca Cola et, à l’intérieur, une machine à café. Et ce n’est pas comme Relais H, car eux, et j’aimerais bien y bosser pour ça maintenant, ils sont salariés, même s’ils n’ont aucun choix ni sur ce qu’ils vendent ni même sur la radio qu’ils doivent écouter.

C’est plus le même métier qu’avant. Maintenant il faut aller rechercher les clients. Moi, ce qui m’a fait commencer la presse, c’est-à-dire la presse d’information, c’est une presse qui est morte. La presse politisée, la presse d’information, c’est une presse qui n’existe quasiment plus. Aujourd’hui la presse, c’est quoi ? Des magazines de mode, des magazines de déco, c’est autre chose… À l’époque on vendait beaucoup plus de trucs d’information. Quand j’ai commencé le métier, des titres de déco il ne devait même pas y en avoir une dizaine et des titres de cuisine, il y en avait peut-être un ou deux. Aujourd’hui, des titres de déco, je dois en avoir 100-110 et des titres de cuisine, je dois en avoir une centaine. Par contre, dans le même temps, Le Monde, quand j’ai commencé, il y avait deux éditions et j’en recevais une centaine de chaque, maintenant je dois en recevoir une cinquantaine et je ne les vends pas. Des Libé je devais en recevoir 200, aujourd’hui, j’en vends 20.

Voilà, c’est cette presse d’information qui a fait que je voulais faire ce métier-là, parce que ça te permettait de discuter avec les gens, ça te permettait de t’ouvrir l’esprit et, surtout, ça te permettait d’avoir accès à toute une connaissance qu’aujourd’hui tu n’as plus parce qu’elle n’existe plus. La part de la pub et la part de l’aide à la presse écrite ont tué la presse. Les impératifs de la presse ne sont plus du tout les mêmes qu’il y a trente ans. Il y a trente ans, un magazine était jugé sur ses ventes, aussi bien par abonnement qu’au numéro. Il y a trente ans, quand tu prenais un abonnement à L’Express, par exemple, on t’offrait une radio, on t’offrait un téléphone, aujourd’hui, tu prends un abonnement chez SFR, c’est L’Express qu’on t’offre.

Maintenant, la presse, c’est un support à pub. Les grands magazines de presse appartiennent à des grands groupes de publicité ou à des grands groupes d’opinion. Ce qui a servi là (aux grands groupes d’opinion), par exemple, pour les élections. C’est du bourrage de crâne. Le reste du temps, ils s’en foutent, ils perdent de l’argent avec. Les Drahi, les Bergé… Avec la pub, s’il y a un scandale sanitaire sur un produit cosmétique, par exemple, aucun journal féminin ne va en parler. La presse ne fait pas son travail parce qu’elle est tenue par les couilles par les annonceurs.

À ça tu rajoutes ce qu’on appelle maintenant l’aide à la presse écrite. C’est-à-dire qu’à la fin de l’année, si tes chiffres sont déficitaires, tu vas voir papa l’État et ils te font un chèque. Mais attention, ils te font un chèque si tu as été complaisant. Ayrault, quand il était Premier ministre, tout le monde (dans la presse) lui cassait les couilles avec l’aéroport de Nantes, et à un moment il a prononcé une phrase qui est passée totalement inaperçue aux yeux des néophytes, mais que les gens du métier ont bien entendue. Il a dit : « S’ils continuent à m’échauffer les oreilles, il ne faut pas qu’ils oublient qu’on va se revoir à la fin de l’année ». Ça n’a pas raté : à la fin de l’année, tous les quotidiens, de L’Huma à La Tribune et en passant par Les Échos et tout, tous ont sorti un article comme quoi l’aéroport de Nantes ce n’était pas si mal. Tous. Tous Tous Tous. Il n’y en a pas un qui ne l’a pas fait. Et tout ça pourquoi ? Parce que sinon, dès qu’il passait pour la demande de l’aide à la presse écrite, on leur disait « va te faire enculer » et tu l’avais dans le cul.

Donc si tu ne peux parler ni de consumérisme ni de politique, de quoi tu parles ? Des chiens écrasés ? Si tu retires ces deux trucs-là, un quotidien n’a plus de raison d’être, à part L’Équipe éventuellement… C’est pour ça que maintenant Libé perd une page tous les jours à faire un portrait et à côté de ça ils passent à côté de tous les conflits du monde, parce qu’il ne faut pas en parler. Parce que derrière les conflits tu as ou des grandes marques ou des gouvernements. Et c’est pour ça qu’aujourd’hui, à l’aveugle, si je prends une page de Libé ou du Figaro, je ne saurais pas dans quoi j’ai pris quoi. Avant quand j’amenais Libé à l’atelier de joaillerie, mon patron il me disait de le ranger parce que c’était un vrai acte militant.

La première lame, ça a été de faire rentrer la publicité et la deuxième lame, ça a été l’aide à la presse écrite. L’aide à la presse écrite, ça a tué la presse. En France on a trois records : on a les magazines les plus chers, les journaux les plus chers — et les moins lus — et les plus subventionnés d’Europe. Le Monde, par exemple, est aussi cher que les journaux étrangers les plus chers à part Le Guardian. C’est-à-dire que la plupart des journaux étrangers sont moins chers que les journaux français. C’est qu’il y a un réel problème. Moins c’est lu, plus c’est cher et plus c’est subventionné. Mais dans le même temps, moins il parle de choses qui fâchent. Aujourd’hui, regarde L’Huma et cherche la faucille et le marteau. Maintenant je dois vendre du plaisir, du rêve et bientôt on va vendre du textile.

Quand j’ai commencé dans les années 80, tu demandais à n’importe quel pécore dans la rue, ils connaissaient tous le nom des rédacteurs en chef des grands quotidiens. Que ça soit les Lazareff, les Jean-Paul Sartre, les d’Ormesson, les Levi-Strauss… Ce n’était que des grandes plumes. Même dans les journaux que tu n’aimais pas. Quand tu lisais le Figaro Magazine, le samedi, les éditoriaux de Powells avec le sida mental et tout ça, c’était autre chose… Aujourd’hui, tu n’as pas ça. Chez Charlie, ce ne sont pas les dessinateurs qu’ils ont eu le plus de mal à remplacer. Parce que pour certains postes, il n’y a plus de formation derrière… Car ceux qui ont cette formation-là, ils vont aller à la télé ou à la radio. Du coup la presse écrite récupère les plus mauvais. D’ailleurs, la presse quotidienne ne fonctionne qu’avec des pigistes. Libé, à 70 %, c’est des pigistes.

Les impératifs économiques et politiques ont fait que les journaux ont été obligés de se lisser. Ils ont été obligés de trouver les mêmes subterfuges pour continuer à exister.

La fin est ici : https://lekrass.wordpress.com/2017/07/26/les-aventuriers-du-quotidien-1-gerard-part-4/

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2 réflexions sur “Les Aventuriers du Quotidien #1 : Gérard (part.3)

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