Short Nouvelle #23 – Sans haine, sans amour

Je n’ai jamais été aussi heureux depuis que les gens ont disparu. Je crois avoir enfin réussi à atteindre une forme de sérénité. Il ne reste plus que moi et ma solitude infinie. Je lui parle souvent et elle me tient compagnie. C’est ce petit paradoxe qui me sauve. Et puis internet marche encore. Il n’y a plus rien de nouveau, mais je serai mort bien avant de le découvrir. Les quelques centrales qui n’ont pas explosé produisent largement assez d’électricité pour ma consommation personnelle.

Depuis cinq ans, j’ai essayé de vivre avec ce qu’il reste de vivant, mais ça n’a pas vraiment marché. Animaux ou plantes, ils finissent tous par crever au bout de trois jours à mon contact. Logique. Ça ne me manque pas vraiment. Il ne reste plus que quelques insectes peureux qui trottinent ici et là. De toute façon, je ne sors presque plus, c’est bien trop triste toute cette désolation. J’ai évidemment pensé au suicide, mais finalement, à force de me construire le cocon parfait, ça va.

Le seul truc qui me manque vraiment, c’est de ne pas pouvoir voyager. De ne plus avoir la perspective d’un ailleurs possible. J’ai pourtant parcouru des centaines de kilomètres à pied, mais ce n’est pas pareil. Le fait de savoir que je ne pourrais plus jamais traverser l’Atlantique, ça m’ennuie profondément. Ça aussi je m’y suis fait. De toute façon, la maison que je me suis trouvée est parfaite et je ne crains pas d’y perdre ma connexion. Je ne peux pas trop en profiter, mais j’entends même couler une rivière au loin.

Les autres ne me manquent plus. Faut dire que je n’ai jamais été très social et que mon semblable ne m’a jamais vraiment paru indispensable. J’avais pourtant des amis, une petite copine et une famille. Mai maintenant que j’ai tué toute l’humanité malgré moi, je me rends compte à quel point tout cela n’était qu’une convention. J’ai beaucoup pleuré. J’ai beaucoup cherché. Je me suis adapté. Je n’ai jamais voulu avoir d’enfant, je n’ai donc pas trop de mal à accepter d’être le dernier.

C’est étrange d’être responsable de la disparition d’une espèce sans en être coupable. Je me demande parfois si cela n’aurait pas été mieux que je sois une sorte de savant fou démoniaque et misanthrope. Cela aurait été plus cohérent. Mais non, j’ai juste attrapé un mauvais rhume et j’ai eu le malheur d’éternuer. Une fois. C’était un mardi. Le lendemain, un État sombrait, le surlendemain, un continent. Je n’ai même pas eu le temps de vivre mes deuils. Tout est allé beaucoup trop vite.

Je me demande ce qu’a fait le dernier dodo une fois seul. Je pense qu’il a fait comme moi. Il a couru partout à la recherche de ses pairs, puis à la recherche du sexe opposé, puis il s’est résigné. C’est d’ailleurs peut-être pour cela que je suis le dernier. Je suis né résigné. J’ai subi mon enfance, mon adolescence et mes obligations d’adulte responsable. Je n’ai jamais rien remis en question. Je n’ai jamais vraiment désiré. Je n’ai jamais vraiment détesté. J’étais le bourreau parfait.

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