Les Aventuriers du Quotidien #2 : Lamine (part.4)

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Lamine est démonstrateur en grand magasin et veut devenir pâtissier. Il a été juriste, chef d’entreprise et élu PS. Voici son histoire…

Le texte est intégralement celui qui est sorti de la bouche de Lamine. Je n’ai fait que l’arranger pour que son oralité soit lisible. Tous les passages entre parenthèses et en italique sont des précisions de ma part. Les parties précédentes sont ici : Les Aventuriers du Quotidien #2 : Lamine (part.1)Les Aventuriers du Quotidien #2 : Lamine (part.2) et Les Aventuriers du Quotidien #2 : Lamine (part.3).

Cuisine, PS, pâtisseries et break dance

On est en 2007 quand je reviens (à Paris) et je retrouve très vite du travail grâce à Nespresso. Une marque pour laquelle j’avais fait des animations quand j’étais étudiant, il y a très longtemps. Je les rappelle et ils me reprennent sans problèmes, même si je leur demande d’être démonstrateur (être vendeur et représentant d’une marque dans les grands magasins). Et je me retrouve en poste fixe au Bon Marché (grand magasin parisien).

Depuis 2002, comme j’ai toujours été un peu politisé, j’appartenais au PS Je me suis inscrit, mais j’étais juste juste un militant de base. Et là, en 2007 donc, on me propose de faire partie de la liste pour les élections municipales dans ma ville, toujours à Stains, toujours chez ma grand-mère. Et je leur dis « OK, on y va ». Et ce n’était pas seulement pour ajouter un nom sur la liste, c’était pour me mettre en position éligible si on gagne. Donc on me donne un poste de conseiller municipal délégué à l’insertion et à l’emploi. Je fais aussi partie de la commission d’appel d’offres sachant que, du coup, je ne pourrais plus être juriste en marché public pendant cinq ans après ma démission éventuelle du conseil municipal. On gagne les élections dès le premier tour. Mais très vite, on m’explique que ce n’est pas moi qui décide. Tu peux participer aux réunions, tu peux dire ce que tu as envie de dire, tu peux faire des propositions, mais ce n’est pas toi qui décideras à la fin. Tout est formaté. Et si tu ne rentres pas trop dans le truc, on t’appellera quand on voudra, on t’informera des réunions la veille à 20 h 30 pour le lendemain à 9 h. Et tout ça bénévolement, puisqu’il n’y a que le maire et son adjoint qui sont payés dans les villes. Le seul truc que j’ai c’est un portable et une carte des parkings municipaux gratuits pour moi. Après quand je vois combien gagne un maire à Stains, ça va, je n’ai pas à me plaindre. Lui, en plus, il ne peut pas travailler, il est d’astreinte tout le temps.

Et en ce qui concerne mon boulot, je me fais débaucher de chez Nespresso par Magimix et Beka. J’étais toujours au Bon Marché. J’ai deux mi-temps en CDI et j’ai donc deux feuilles de salaire, mais je travaille à plein temps. Et là je commence à faire un salaire très intéressant, parce que quand tu fais du Magimix au Bon Marché, c’est 100 000 euros de chiffre d’affaires par mois. Je n’ai pas des primes de fou, mais quand tu fais 100 000 euros de chiffre d’affaires par mois, tu peux avoir 1 %, c’est très bien. C’est mieux que 2 % pour 20 000 euros de chiffre d’affaires. Donc là je suis très très bien et je me dis qu’il faut que je prenne un appart’. Mais c’est très compliqué. À ce moment-là (2008-2009), les banques sont assez frileuses. Je n’ai pas mes CDI depuis assez longtemps, je ne suis pas prof, mais démonstrateur. Je leur ramène même les chiffres d’affaires et leur montre que la marque (Magimix) n’est pas près de disparaître et que je ne suis pas près d’être viré. Ils étaient même au courant que j’avais eu une boîte et qu’elle avait fermé. Et finalement je n’ai pu avoir mon appart’ qu’en 2013, car les banques tiraient la langue et se sont mises à prendre tout ce qui vient. J’ai même pu faire jouer la concurrence… Et totalement par hasard — c’était ma tente qui m’avait trouvé une annonce d’un programme neuf (achat sur plan) que j’ai eu à un bon prix — je me retrouve encore à Stains.

Le Bon Marché fonctionne toujours avec deux marques, ils font ce qu’ils appellent des pools. Et en ce qui me concernait, c’était Magimix/Beka. Mais Beka n’est pas resté au Bon Marché, car ils ont vu la marque en supermarché et ils ne veulent que du luxe… à part Téfal, mais c’est énorme donc ils ferment leur gueule. Du coup ils n’ont pas renouvelé le contrat de Beka. Et je suis emmerdé parce que Beka me propose de me garder, mais ça veut dire que j’irai dans un autre magasin, forcément. Et de l’autre côté, Magimix ne peut pas me prendre à plein temps en CDI en attendant de trouver une autre marque pour remplacer Beka. Du coup je pars avec Beka au BHV.

(Sachant qu’il veut devenir pâtissier, je lui demande d’où vient son goût pour la pâtisserie.)

La pâtisserie c’est le fil rouge, en termes de passion. Parce que la politique, ce n’est pas une passion, c’est une activité… qui peut être passionnante, mais qui peut être stressante aussi. La pâtisserie, c’est de famille, quoi. Donc, comme tout le monde, je pâtisse. Et petit à petit, c’est plus qu’une passion, ça devient une obsession ; c’est-à-dire qu’il y a un manque. Comme une drogue. Et je me lance sérieusement dans la pâtisserie sans passer par la cuisine alors que tout le monde me dit que c’est super compliqué. Oui, c’est vrai, c’est compliqué, mais quand tu aimes ça… Et j’ai toujours un principe, c’est : moi je ne suis jamais content de ce que je fais. Même quand je ramène des tartes ou des machins au boulot et que tout le monde dit que c’est super bon, moi je goûte et je vois tout de suite les défauts. Je ne mange pas ce que je fais, je goûte ce que je fais. Il n’y en a qu’un seul qui a vraiment du palais au BHV, c’est Michel ; il trouve toujours le défaut exact. Ce n’est pas que les autres n’ont pas de palais, mais lui il me dit toujours les trucs qui ne vont pas et j’ai besoin qu’on me le dise, comme ça après tu rectifies, justement. Et l’année dernière, je me suis inscrit pour passer mon CAP en candidat libre, car je n’ai pas eu mon Fongécif (congé annuel permettant de se former en bénéficiant de l’intégralité ou d’une partie de son salaire).

Le but c’est de pouvoir quitter véritablement le BHV. Parce que le BHV, j’en ai jusque là… C’est un magasin qui perd énormément d’argent tous les ans et où chacun met la pression sur le responsable d’en dessous. Puis finalement ça arrive à nous et nous on n’a personne en dessous de nous. Ça commence à me fatiguer. Même ma boîte. Elle a tellement peur de quitter le BHV que ce que dit le BHV c’est parole d’évangile, donc on se met à genoux. Ce n’est pas mon truc, moi. Si j’ai besoin de dire quelque chose, je le dis. Et visiblement dans ce magasin, tu n’as plus le droit. Faut rester à ta place. Sauf si tu es dans les petits papiers du chef, il y en a qui ont des passe-droits. Mais moi je ne fais pas partie de ces gens-là. Ce n’est pas le BHV que je connaissais : je me casse.

Et c’est pour ça que ça me fait un peu chier d’avoir raté mon examen (CAP Pâtissier), car je vais devoir renquiller pour un an. Mais dès que je l’ai, je me barre. Mon oncle m’a dit qu’il me trouverait une pâtisserie qui me prendra. Au moins je ferai un truc qui me plaît. Et mon oncle me dit :

« – Tu sais que c’est un métier où tu restes debout tout le temps ?

– Dans ce que je fais, je suis déjà debout tout le temps.

– Tu sais que tu travailleras même les dimanches et tout ?

– Je travaille déjà les dimanches. Par contre je fais de la manute (manutention) aussi, est-ce qu’on fait de la manute ?

– Non.

– Est-ce qu’on s’emmerde toute la journée à attendre un client ?

– Non, on a toujours un truc à faire. »

Là, je vais travailler avec mes mains. Je vais faire quelque chose de mes mains. Je vais créer des trucs. Et puis après, le but ce n’est pas de rester dans une pâtisserie toute ma vie, bien évidemment. Le but, c’est de monter ma boîte derrière. Là, j’ai ma chaîne YouTube qui est prête, mais je ne l’ai toujours pas sortie. Je n’avais pas le temps cette année. J’ai mon site internet aussi qui est en sommeil. Tout est prêt, j’ai juste à balancer mes vidéos. Ce que j’ai envie de faire, c’est de ne pas rester que dans la pâtisserie et d’intégrer des plats qu’on ne connaît pas, des plats de ma grand-mère, des plats vraiment typiquement algériens, donc pas de couscous ou ce que tout le monde connaît. Je suis d’ailleurs en train de les travailler et c’est un petit peu complexe parfois, c’est beaucoup d’heures de travail. Je veux faire un truc simple et éviter les termes techniques que tout le monde utilise dans les chaînes YouTube ou les sites de pros. Par exemple, pour un œuf mollet, il y en a un il casse ses œufs et il te dit qu’il faut mettre du vinaigre, faut faire chauffer à 180 degrés, qu’avec la petite cuillère il faut remonter… Et il y en a un autre qui va te dire : « Bon, les œufs vous les mettez dans un sac de congélation, vous ne les cassez pas, vous fermez, double nœud, voire mettez un deuxième sac, double nœud, eau bouillante, vous le mettez dedans, voilà, trente secondes, c’est prêt. ». Le mec a réfléchi à comment se prendre moins la tête qu’avec les trucs techniques et ça marche. C’est ça que j’aime. Il y en a, j’ai l’impression qu’ils veulent se faire mousser, genre « regardez la technique, faites ci, faites ça ! ». Arrête de te prendre la tête, va direct au truc, on ne va pas y passer trois heures. Après tu peux avoir besoin de la technique, en pâtisserie dans certains cas, pour tel type de sirop ou autre. Tu en as besoin, évidemment…

J’aime bien Hervé Cuisine (une chaîne YouTube suivit par plus d’un demi-million de personnes) et le hasard fait que pour la sortie de son bouquin, il est venu faire une présentation (culinaire) au BHV. J’ai discuté avec lui et il utilisait en plus mes produits. Et comme tout le monde, il ne savait pas les utiliser : c’est de l’inox. Il a fait un peu surchauffer la poêle et je l’ai vu en galère donc je suis allé derrière lui et je lui ai dit : « Excuse-moi, tu permets juste… Baisse un petit peu ton feu, là tu es à 400 degrés, ton truc il va cramer ». Il me dit « ouais, je suis en galère ». Je lui dis : « Prends la poêle avec revêtement, là, pour du blanc de poulet, ça va aller très bien… ». Le mec chez lui, il ne rate rien, mais là il n’utilise pas le matériel qu’il a chez lui, il n’utilise pas du Téfal, là… Il passe son CAP Pâtissier, lui aussi, du coup à chaque fois qu’il vient, il passe faire un petit coucou.

(J’avais entendu dire que Lamine avait été danseur et comme il n’en a pas parlé de lui-même, je lui demande ce qu’il en est.)

Moi je suis de la génération H.I.P H.O.P (émission de télévision française des années 80 sur la culture hip-hop présentée par Sidney). Je suis en Algérie à l’époque, j’ai onze ou douze ans et je ne sais pas du tout danser. Et pour plaire aux nanas, il faut danser… Je découvre cette émission en cassette par mes oncles et mes tantes qui me les ramènent de France. Et en regardant, je me dis que, là, on part tous de zéro, on est tous au même niveau, donc je peux y aller. Je me mets là-dedans et à onze ans j’ai mon petit Adidas à trois bandes, mon petit k-way, mon poste, la casquette, j’ai tout, quoi. Et au-delà de l’attirail, je m’entraîne avec des potes : je tourne sur le dos, sur la tête… Et évidemment, vu que je pèse 30 kg à l’époque, c’est facile à soulever, pas comme maintenant. Et les grands qui étaient au lycée, ils voient le petit gamin qui fait des trucs et du coup ils m’intègrent à leur troupe. On m’invite dans les soirées. Je commence à faire des imitations de Michael Jackson, le Moonwalk et tout. Et quand plus tard, j’arrive en France, forcément, on m’invite aussi dans les soirées.

Je ne prends pas de cours de danse, j’apprends juste en regardant. Je suis pris dans plusieurs clubs de vacance pendant les vacances scolaires et pour faire des représentations de danse dans les IGESA (centre de vacances de l’armée). À ce moment-là, c’est un peu plus modern jazz, je tournais un peu moins sur la tête et un peu moins sur le dos, je suis plus (+) debout. C’est l’évolution : quand tu commences à quatre pattes et que tu finis finalement debout. 30 kg, c’est facile à soulever, 70 ça devient plus compliqué, donc on va rester debout, ça va très bien comme ça… Je n’ai jamais vu ça comme un métier. Pour moi ce n’était pas vraiment un truc d’avenir, c’était plus un kif. Maintenant, même les boîtes de nuit me soûlent, je préfère les soirées entre amis. J’ai arrêté parce que physiquement, une fois dépassée la trentaine, ça devient très très compliqué de gérer. Et puis quand je vois ce qui se fait aujourd’hui, ça a atteint des niveaux incroyables. À l’époque on s’entraînait deux heures par jour, maintenant c’est dix heures…


Pour finir, voici une petite sélection de plats et desserts que Lamine aime faire :

  • Trida (spécialité algérienne)

  • Tarte citron meringuée

  • Paris-Brest

  • Entrecôte bordelaise

  • Magret de canard

  • Royal chocolat

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